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N°36 – octobre 2026

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Éditorial

À nos grands regrets, la canicule de juin nous a obligé·es à reporter notre VIIe Congrès international d’actualité de la clinique d’orientation psychanalytique en éducation et formation au mois de février (19 et 20) de l’an prochain. Cependant, malgré les vagues successives de chaleur de l’été, nous avons pu mener jusqu’à son terme la confection du dossier auquel ce numéro 36 est entièrement consacré. Nous rendons ainsi un hommage collectif à Jean-Sébastien Morvan qui nous a quitté·es en 2022. C’est aussi une façon de mettre en avant la psychopédagogie.

Bien que ce terme n’apparaisse qu’une fois dans les mots-clés proposés, on peut trouver des articles de recherche s’en réclamant dans plusieurs numéros de la revue et ce, depuis le début de sa parution ; par exemple, l’article de Carmen Strauss-Raffy ‒ De l’histoire scolaire à l’école intérieure ‒ dans le numéro 2 ou celui d’Alexandre Ployé ‒ Malaise dans la culture inclusive ‒ dans le numéro 32. On trouve aussi des « entretiens » ‒ comme celui de Serge Boimare dans le numéro 19 ‒ et des « reprises » comme le texte de Janine Méry en lien avec son entretien dans le numéro 23 ; sans oublier le mot-clé « Pédagogie curative » proposé par Antoine Savoye pour La transmission de la psychanalyse en sciences de l’éducation : incorporation ou hybridation dans le numéro 11 d’avril 2014.

C’est Sophie Lerner-Seï qui ‒ ayant eu l’idée de ce dossier et ayant assuré sa coordination ‒ propose le premier texte qu’elle intitule L’impact d’une transmission de la pédagogie curative sur la construction d’une identité professionnelle d’enseignante-chercheure. Elle revient sur son propre parcours qui, de musicienne devenue professeure de musique dans un établissement scolaire spécialisé lié à un service de psychiatrie infanto-juvénile, l’a menée jusqu’à son travail de chercheure en sciences de l’éducation et de la formation sur les filiations entre pédagogie curative universitaire (Debesse, Bley, Morvan) et psychopédagogie clinique. Elle souligne l’apport de Jean-Sébastien Morvan ‒ en tant que spécialiste de pédagogie curative et de psychologie clinique référée à la psychanalyse ‒ dans cette évolution, et comment la distance qu’elle a prise avec cet enseignement lui a paradoxalement permis de construire sa propre identité de chercheure, tout en restant fidèle à l’esprit de la clinique éducative centrée sur la singularité du sujet, handicapé ou non, porté par J.-S. Morvan.

Dans son article – Éducation, psychologie clinique et recherche : quelles questions pour quels objets ? – Jean-Sébastien Morvan interroge ce que la psychologie clinique peut offrir à la recherche dans le champ des sciences de l’éducation. À partir des situations des différents acteurs du champ éducatif (les apprenants, les enseignants, les institutions et les familles), il défend une démarche qualitative, sensible à la singularité, à la régularité des configurations et à l’implication du chercheur. Pour appréhender la complexité des situations, l’auteur revient aux sources de la démarche clinique et en ravive les concepts fondateurs. Adossant sa réflexion à l’héritage psychanalytique, il assume une posture faite d’implication et d’écoute tout en se gardant de toute illusion de toute-puissance ou de causalité simpliste. Il pose ainsi les jalons d’une authentique psycho-pédagogie clinique.

Le titre de l’article de Charles Gardou – Jean-Sébastien Morvan, une œuvrevie – est très évocateur de la manière dont l’auteur brosse le portrait d’un homme dont l’« œuvre-vie » puise sa sève dans les meurtrissures intimes de l’enfance. Grâce à lui, nous découvrons une personne qui a su transformer sa propre fragilité en une inépuisable quête clinique et intellectuelle. À partir de textes inédits, l’auteur montre comment, à l’image de l’huître qui sécrète une perle de ce qui la blesse, la fracture du crâne dont J.-S. Morvan a été victime à l’âge de 4 ans est devenue le ressort essentiel de son objet de recherche. C’est ainsi qu’en s’appuyant sur une fine écoute d’orientation psychanalytique, ses travaux dévoilent la complexité des mouvements psychiques à l’œuvre chez les sujets meurtris et leurs accompagnants. En filigrane, ce texte réaffirme que toute véritable entreprise éducative demeure une éthique de la rencontre destinée à restaurer le désir de vie face au désenchantement.

La recherche dont Jean-Pierre Croisy rend compte dans son texte – Du malaise des enseignants spécialisés. Faire évoluer la fonction ou déplacer le malaise ? – s’appuie sur son exploration de la souffrance des enseignants spécialisés intervenant auprès d’adolescents psychotiques au sein d’institutions thérapeutiques. Il montre en particulier que ces professionnels évoluent dans un « entre-deux » institutionnel particulièrement inconfortable, pris en tenaille entre les exigences de l’Éducation nationale et celles du milieu médical. De même, à partir de l’exemple de l’enseignement des mathématiques, il met en évidence la difficulté d’enseigner sans déclencher de l’angoisse ou un délire chez le sujet psychotique. Enfin, face aux réformes visant l’intégration scolaire systématique, l’auteur alerte sur le risque de déni de la souffrance psychique des enseignants si ceux-ci ne sont pas mieux formés à une véritable approche clinique des pratiques éducatives.

Pour son article intitulé Cheminements et rencontres. Un parcours de recherche à la croisée des approches, Christian Sarralié retrace ce qui l’a mené de l’impossibilité dans laquelle il se trouvait de pouvoir enseigner les mathématiques à des adolescents victimes de graves traumatismes crâniens vers une carrière de chercheur consacrée aux jeunes gens cérébrolésés. Sa rencontre avec J.-S. Morvan et la lecture d’un article de C. Blanchard-Laville sont pour lui les éléments fondateurs pour construire une approche mêlant clinique et didactique. Son cheminement lui permet de proposer la notion de « Zone Proximale de Refonctionnement » comme espace de médiation où l’élève blessé est invité à renouer avec le savoir, non pas en effaçant ses failles, mais à partir d’elles. À travers ce voyage personnel où se croisent la didactique et l’écoute des affects, l’auteur livre un vibrant plaidoyer pour une épistémologie de la complexité face aux dérives d’une science désincarnée.

Dans son texte – Clinique, subjectivité et engagement : une transmission en actes –, Patricia Welnowski-Michelet témoigne de l’influence fondatrice de Jean-Sébastien Morvan sur son propre parcours qui l’a menée de formatrice en réinsertion professionnelle à chercheuse et psychologue clinicienne. Face à la crise sanitaire et au démantèlement des structures publiques de soin (CMP, CMPP), elle défend aujourd’hui une psychologie humaniste résistant à la standardisation et à la médicalisation exclusive de la souffrance psychique. Elle plaide pour une éthique de l’hospitalité où la rencontre avec l’altérité prime sur la maîtrise institutionnelle ou l’évaluation pure. Ce qu’elle traduit par un engagement politique et clinique visant à accueillir la vulnérabilité sans chercher à la normaliser, honorant ainsi l’héritage intellectuel et humain transmis par J.-S. Morvan.

Intitulé Avec Jean-Sébastien Morvan, défendre les approches cliniques contre les dérives évaluatives et gestionnaires, l’article d’Éric Plaisance rend hommage à Jean-Sébastien Morvan en défendant la légitimité scientifique des approches cliniques aujourd’hui menacées par des critères comportementalistes et neuroscientifiques. L’auteur critique vivement la vision strictement applicationniste et la marchandisation du travail social qui déshumanisent les personnes vulnérables. Il rappelle la méfiance prémonitoire de J.-S. Morvan envers les notions d’intégration et d’inclusion, souvent perçues comme porteuses de risques d’enfermement ou d’effacement de la différence, et il montre comment celui-ci a développé une clinique à visée pédagogique pour appréhender les élèves en difficulté.

Sophie Lerner-Seï a rencontré Jean-Sébastien Morvan pour un entretien en 2019. À cette occasion, il a pu retracer l’itinéraire singulier – d’éducateur à enseignant-chercheur universitaire reconnu – qui l’a fait passer par des hésitations entre la philosophie et la psychologie, puis un doctorat en sciences de l’éducation et une analyse personnelle qui a marqué son rapport intime à la psychanalyse. L’échange permet également d’aborder ses conceptions de la pédagogie curative qu’il lie étymologiquement à la nécessité de susciter la curiosité de l’élève en difficulté d’apprentissage et de souligner l’importance fondamentale d’analyser les mouvements contretransférentiels chez les chercheurs et les professionnels de l’éducation. C’est aussi l’occasion d’exprimer clairement ses réticences à l’égard du vocabulaire contemporain de l’inclusion, un terme qu’il associe paradoxalement à une forme d’enfermement ou d’annexion.

Le dossier comporte pour finir une bibliographie de l’ensemble des publications de Jean-Sébastien Morvan que sa fille nous a aimablement adressée.

Avant les résumés des articles, une recension originale vient clore ce numéro 36. C’est en effet sous forme de dialogue que Laure Lafage et Narjès Guetat-Calabrese rendent compte de l’ouvrage de Claudine Blanchard-Laville Le manuscrit de l’ombre.

Bonne lecture,

Louis-Marie Bossard

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